1. Pourquoi cette enquête ?
  2. Pourquoi cette enquête ?
  3. Ali Anouzla, journaliste et accusé d’apologie du terrorisme
  4. L'envers de l'affaire Lakome
  5. Lakome a montré la vraie nature du régime marocain
  6. Ignacio Cembrero : diffuser les vidéos pour les analyser
  7. Quand l'argument « sécurité nationale » nuit à la liberté de la presse
  8. Les médias : informateurs ou communicants ?
  9. Olivier Da Lage, RFI
  10. Les faux disciples de l'islam
  11. L'importance de l'analyse des vidéos
  12. Les symboles de l'islam détournés par Al-Qaïda
  13. Les nouvelles armes d'Al-Qaïda et AQMI
  14. Conclusion de l'enquête
Assia Labbas, Eline Ulysse, Anton Kunin and Maxime François

Al-Qaïda/AQMI : DES VIDÉOS QUI DÉRANGENT

Une enquête réalisée par des étudiants en journalisme de l'Université de Cergy-Pontoise

Al-Qaïda/AQMI : DES VIDÉOS QUI DÉRANGENT
Une enquête réalisée par des étudiants en journalisme de l'Université de Cergy-Pontoise
Pourquoi cette enquête ?

Les vidéos sont-elles les armes les plus dangereuses d’Al-Qaïda et AQMI ? C’est une question qui en entraîne une autre. Est-il pertinent pour les médias de les diffuser ? Leur impact peut avoir des conséquences désastreuses car elles sont un moyen de propagande et d’endoctrinement efficace. Le rôle du journaliste est posé au milieu d’une grande controverse car après tout, ne risquent-ils pas de se retrouver à leurs dépens les communicants d'Al-Qaïda au lieu d'informer?  Au Maroc, un journaliste a été accusé en 2013 d’apologie du terrorisme pour avoir publié un lien vers une vidéo d’AQMI. Le débat est lancé. Où est la limite entre la sécurité nationale et la liberté de la presse ? Que faut-il faire de ces vidéos et des nouveaux outils des cyberjihadistes? Nous avons rencontré des spécialistes, des journalistes ainsi que les protagonistes de ces affaires. Nous vous proposons une enquête enrichie de vidéos, de sons et d’infographies pour répondre à ces questions.

Ali Anouzla, journaliste et accusé d’apologie du terrorisme
Affiche de soutien à Ali Anouzla, Droits réservés

Affiche de soutien à Ali Anouzla, Droits réservés

Le 17 septembre 2013 au Maroc, Ali Anouzla, journaliste marocain et directeur de la version arabophone du site d’information indépendant Lakome est arrêté à son domicile. Le motif ? On lui reproche la publication d’un lien vers une vidéo d’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) incitant à commettre des actes terroristes dans le royaume. Le même jour, les ordinateurs de la rédaction sont saisis et les avocats du journaliste dénoncent une « arrestation directement liée à un règlement de comptes de nature politicienne, et à son activité professionnelle qu'il menait au service de l'opinion publique et au droit de cette dernière à l'accès à l'information ».
Cette diffusion et cette arrestation seront à l’origine d’une grande controverse au Maroc et à l’étranger. Car une question se pose : pouvons-nous et devons-nous publier les vidéos de groupes terroristes ? Aboubakr Jamaï, à la tête de la version francophone de Lakome, fait plus que publier un lien car il diffuse directement la vidéo d’AQMI sur la version francophone, mais lui, ne sera pas interpellé.

Le procureur général du Roi justifie le mandat d'arrêt dans ce communiqué :

« Suite à la diffusion par le journal électronique Lakome d’une vidéo attribuée à AQMI, comprenant un appel clair et une incitation directe à commettre des actes terroristes dans le Royaume du Maroc, le parquet général a donné ses instructions à la police judiciaire pour procéder à l’arrestation du responsable dudit journal électronique pour investigation. Les procédures judiciaires adéquates seront appliquées à la lumière des résultats de l’investigation ».
 

Ali Anouzla est retenu plusieurs jours en garde à vue et le 24 septembre 2013, il comparait devant un juge d’instruction. Le journaliste est accusé « d’ assistance matérielle », « d’apologie » et « d’incitation à l’exécution d’actes terroristes » selon un communiqué du procureur général du Roi rapporté par l’AFP. Le journaliste bénéficiera de la liberté provisoire le 25 octobre après 39 jours de prison. Il reste malgré tout inculpé. Le procès se déroulera le 20 mai 2014(*). On saura alors si Ali Anouzla est acquitté, auquel cas, il risque jusqu'à 20 ans de prison.

Ali Anouzla, Droits réservés

Ali Anouzla, Droits réservés

La vidéo polémique intitulée : « Maroc : un royaume de corruption et de despotisme » dure 41 minutes et dénonce la corruption et l'affairisme du palais royal. AQMI utilise des documents révélés par Wikileaks pour justifier ses propos et appelle les Marocains à émigrer vers Allah plutôt que l'Europe. Pourtant, Lakome a été clair lors de la publication du lien et de la vidéo. Les deux versions du site ont signalé qu’il s’agissait d’une vidéo de propagande et qu'elles ne soutenaient pas les propos tenus par AQMI.
Contacté pour une interview en février dernier, Aboubakr Jamaï nous expliquait alors pourquoi ils avaient décidé de relayer cette information :

Selon Lakome, la rédaction a fait son travail tout en respectant l'éthique journalistique. Ils réfutent l'accusation "d'apologie du terrorisme" car, précise Aboubakr Jamaï, « cette vidéo ne contenait pas un danger immédiat ». Il ajoute que « la liberté d’expression de leur média est limitée par l’immédiateté du danger physique et matériel d'une information et cette vidéo ne prévoyait pas l'organisation détaillée d'attentats ». Les deux directeurs de Lakome ont donc considéré cette vidéo comme diffusable.
 

Suite à l’arrestation d'Anouzla, Lakome s'est aussi défendu dans un article en citant le nom d'autres médias ayant aussi publié des vidéos d'AQMI : « En mai 2013, une vidéo d’AQMI avait par exemple été relayée sur le Huffington Post tandis que des médias comme L’Express ou LCI publiaient un lien pour que leurs lecteurs puissent consulter cette vidéo sur Youtube ou Wat.tv ».

(*) Selon le site d'informations marocain H24info, le procès d'Ali Anouzla serait à nouveau reporté. Le cabinet du juge Hassan Chentouf, responsable du dossier, aurait informé l'avocat d'Ali Anouzla le lundi 19 mai 2014, sans donner d'explication. Si l'information est avérée, il s'agirait du troisième report de procès dans cette affaire. Le cabinet du juge Chentouf aurait indiqué à l'avocat d'Ali Anouzla, Hassan Semlali, qu'une nouvelle date serait bientôt communiquée.

L'envers de l'affaire Lakome
Affiche de soutien à Ali Anouzla, Droits réservés

Affiche de soutien à Ali Anouzla, Droits réservés



Le site Lakome, bloqué, puis censuré

Actuellement, les sites de Lakome sont bloqués au Maroc, et cela depuis le 17 octobre 2013. Ali Anouzla avait demandé leur suspension jusqu’à sa libération, dans la mesure où il ne pouvait rien contrôler depuis la prison. Malgré tout, les deux versions sont accessibles depuis l’étranger. Le jeudi 9 janvier, Ali Anouzla annonçait sur sa page Facebook avoir déposé une demande de levée de suspension du site à l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT). Mais au mois d'avril 2014, le site était toujours bloqué. Aboubakr Jamaï nous a informé lors de notre interview être toujours en attente d'une réponse. Cette situation « est clairement une censure » selon le journaliste. Ali Anouzla a aussi dénoncé cette interdiction dans une interview à Mediapart le 30 mars 2014.  Par ailleurs Aboubakr Jamaï et Ali Anouzla ont reçu le 8 mai 2014 à Washington le prix POMED des « leaders pour la démocratie ».

Un soutien international pour Ali Anouzla et le journalisme indépendant

A la suite de l’arrestation d’Ali Anouzla, l’information a été largement relayée par la presse. Le Monde, Arrêt sur Images ou encore Courrier International ont dénoncé l’action du Maroc face à ce journaliste. Plus de 60 ONG ont apporté leur soutien comme Reporters sans frontières et Amnesty International et des sit-ins ont été organisés au Maroc lors de l’incarcération du journaliste.

DIAPORAMA : Revue de presse sur l’affaire Lakome et les soutiens des ONG

Mais ce soutien n’est pas unanime et c’est pourquoi ce sujet crée autant de controverses. Pour certains, publier une vidéo d’un groupe terroriste permet de participer à la communication de leur discours et suscite un grand danger. Charles Saint-Prot, directeur de l’Observatoire d’études géopolitiques et spécialiste du monde arabe et de l’Islam était interviewé sur le plateau de TV5 Monde après l’arrestation d’Ali Anouzla. Il condamnait la publication de cette vidéo qui, selon lui, « n’est pas un problème de liberté de la presse, mais d’incitation au terrorisme ».
 

L'interview de Charles Saint-Prot à TV5 Monde

Publier un lien et une vidéo, quelle est la différence ?

Une question a été posée à Aboubakr Jamaï lors de notre interview : Pourquoi a t-il diffusé la vidéo alors qu'Ali Anouzla a « seulement » mis un lien ? Mettre un lien signifie t-il abandonner une part de responsabilité ? Et pourquoi Jamaï n’a pas été arrêté alors qu’il a aussi diffusé le contenu du message d’AQMI ?

La vengeance du royaume ?

L’arrestation d’Ali Anouzla pose donc beaucoup de questions. Plusieurs médias et soutiens considèrent cette affaire comme un combat contre la liberté de la presse. Reporters sans frontières, qui demande l’abandon des charges, a indiqué dans un communiqué leur inquiétude « quant à l’avenir de la liberté de l’information au Maroc » et ont ajouté : « Ali Anouzla paie le prix de son indépendance, de sa liberté de ton, et de son combat pour la liberté de presse dans son pays». Pour certains de nos interlocuteurs « se cache derrière cette arrestation une vengeance du royaume suite aux révélations de plusieurs affaires par Lakome ». Le 2 août 2013, le site indépendant révèlait la grâce par le roi Mohammed VI de Daniel Galvan, un espagnol de 63 ans condamné à 30 ans de prison pour pédophilie en 2011. Le Palais n'avait alors pas pu attaquer Lakome car le roi, contraint par l'opinion, avait retiré la grâce accordée à Daniel Galvan. Les nombreuses affaires révélées par Lakome sur le royaume, notamment sur la corruption dans l'entourage du roi, ne justifiaient jamais une arrestation. Selon Aboubakr Jamaï et plusieurs autres personnalités, la publication des vidéos d’AQMI furent alors l'opportunité de "punir" le site et Ali Anouzla.

Une du magazine Telouel, Droits réservés

Une du magazine Telouel, Droits réservés

Aboubakr Jamaï nous a confié qu’il n’hésiterait pas à republier cette même vidéo si c’était à refaire : « Les Marocains ont le droit de connaître le genre de menaces qui pèsent sur eux, que les terroristes utilisent des arguments sur la corruption de leur politique. Mais après, c’est au cas par cas. Si une vidéo contient des informations qui aideraient à la réalisation d’actes terroristes imminents, on ne le fera pas. »
Et pour le journaliste, cette affaire aura dévoilé une chose aux yeux du monde, que « Lakome a contribué à démontrer la vraie nature du régime marocain ».
 

Ignacio Cembrero : diffuser les vidéos pour les analyser

La vengeance de l’administration royale marocaine ne s’arrête pas aux poursuites envers Ali Anouzla. Le 20 décembre 2013, le Maroc déposait une plainte pour « apologie du terrorisme » contre le quotidien espagnol El País auprès du parquet général espagnol. Un journaliste de la rédaction,  Ignacio Cembrero, avait publié en premier le 13 septembre 2013 la vidéo d'AQMI: « Maroc : un royaume de corruption et de despotisme » sur son blog. Quelques jours plus tard, Lakome version arabophone dirigeait dans un article le lien à l'origine des démarches judiciaires vers le blog du journaliste espagnol pour visionner la vidéo. 

La plainte contre le quotidien a été déposée au titre du deuxième paragraphe de l'article 579.1 du code pénal espagnol relatif au délit « d'apologie du terrorisme », précise le parquet. Ignacio Cembrero est l’un des meilleurs spécialistes du Maroc au journal El País, où il travaille depuis 1979. Lors d'une interview, le journaliste  justifiait l’intérêt de cette vidéo et la lecture européenne que nous pouvons en faire :
 

Dès l’arrestation d’Ali Anouzla, El País avait retiré de son site la vidéo de propagande jihadiste dans laquelle l’émir d’AQMI Abdelamalek Droukdal incitait les jeunes marocains à rejoindre son organisation.
Ignacio Cembrero revient à notre micro sur les précautions nécessaires qui encadrent la diffusion de la vidéo :

Le journaliste, amer, constate que « les autorités marocaines ont porté plainte contre El País, contre Anouzla mais pas contre les autres sites qui ont diffusé la vidéo ».
Contacté par Le Monde, le quotidien El País a qualifié de « décision interne » la mutation d'Ignacio Cembrero dans l'équipe du dimanche : « Nous n’avons pas à les expliquer à l’extérieur » a déclaré le directeur de la communication du quotidien, Pedreo Zuazua. Ignacio Cembrero, lui, n’a pas souhaité s’exprimer sur ce sujet.

Lors de notre entretien, le journaliste craignait déjà que « L’Audience Nationale (la plus haute juridiction pénale espagnole NDLR) ne tiennent en compte la nature du plaignant ( le Premier ministre marocain, NDLR) ». « La plainte a été transférée à l’Audience Nationale, elle a mis trois semaines à transiter du procureur général de l’État à l’Audience Nationale, d’après les juristes que j’ai consulté en principe c’est une affaire qui devrait être classée, le procureur ne devrait pas donner suite. Mais puisque l’homme qui a déposé la plainte n’est pas n’importe qui, Abdelilah Benkirane, premier ministre du Maroc, il se pourrait que le juge ou le procureur se sente obligé de demander l’ouverture d’une enquête », nous a-t-il déclaré.
Le 4 mai 2014, Ignacio Cembrero a annoncé sa démission du journal El País sur son compte Twitter. Il explique son départ par l'absence de soutien de sa rédaction depuis la plainte déposée par le gouvernement marocain.
 

Quand l'argument « sécurité nationale » nuit à la liberté de la presse

Le cas d’Ali Anouzla, condamné pour « apologie du terrorisme », n’est pas isolé. Le 29 janvier dernier, 20 journalistes de la chaîne Al Jazeera ont été accusés par l’Egypte, « d’appartenir à une organisation terroriste » et de « porter atteinte à l’unité nationale et à la paix sociale ».

Des accusations qui traduisent aujourd’hui la difficulté des journalistes à exercer librement leur profession.

Selon le Comité de Protection des Journalistes, 132 journalistes ont été détenus sous des accusations d’implication dans des actes terroristes ou d’atteintes à la sécurité nationale. Des arrestations qui se sont amplifiées depuis les évènements du 11 septembre 2001.

Pour le journaliste Olivier Da Lage, ces législations antiterroristes servent « de prétexte » aux gouvernements afin de faire taire les journalistes qui dérangent.

Journalisme et législation antiterrorisme :

Certains gouvernenments profitent d’un flou juridique afin d’entraver la liberté de la presse, à l’instar de la législation marocaine. Dans le Royaume, le terme d'« incitation au terrorisme » n’est pas clairement défini par la loi antiterroriste de 2003.

Pourtant des textes encadrent le travail d’information des journalistes. Une convention internationale, la Déclaration de Vienne sur le terrorisme et les médias (2009), énonce ceci :

« Les médias doivent être libres d’informer sur le terrorisme, y compris l’idéologie et les actes terroristes, du moment que cela ne constitue pas une incitation intentionnelle au terrorisme. Ce travail d’information ne doit pas être sanctionné au prétexte de « radicaliser » des terroristes potentiels ou sous d’autres charges vagues et trop générales comme « l’apologie », la « justification » ou la « promotion » du terrorisme ou de « l’extrémisme » ».

Voici une cartographie des législations antiterroristes en France, au Maroc, au Royaume-Uni et en Espagne et d'attentats marquants dans ces pays :

Pour visualiser cette infographie en plein écran, cliquez ici

Les législations antiterroristes à l'épreuve des actions d'Al-Qaïda

Les législations antiterroristes à l'épreuve des actions d'Al-Qaïda


Infographie sur le classement de la liberté de la presse 2014 selon Reporters sans frontières :

Les médias : informateurs ou communicants ?
Nuage de mots

Nuage de mots


L'affaire Lakome incarne un débat houleux au cœur des médias. La décision de diffuser des vidéos d'Al-Qaïda et AQMI peut être mal interprétée. Pour certains, diffuser signifie participer à la communication de la propagande et met un coup de projecteur sur le discours des terroristes. Le rôle des journalistes est remis en cause. Or, ces derniers diffusent très rarement des vidéos où Al-Qaïda et AQMI font l'apologie du terrorisme. A la télévision et sur internet, on voit le plus souvent des images de Français kidnappés demandant au gouvernement de suivre les revendications de leurs preneurs d'otages.
Lorsqu'une rédaction prend la décision de diffuser une vidéo d'Al-Qaïda, c'est qu'elle juge l'information comme importante à rendre publique. La vidéo est diffusable si et seulement si elle est inoffensive pour la société. Mais relayer l'information ne veut pas dire cautionner le contenu des propos d'Al-Qaïda.

Par ailleurs, les médias ne se résument pas seulement aux journalistes. Il s'agit aussi du web qui est l'outil le plus important et le plus dangereux des terroristes. On peut facilement trouver des vidéos d'Al-Qaïda sur YouTube ou sur des sites salafistes. Ils n'ont donc pas besoin des journalistes pour trouver l'information souhaitée.

Dans cette infographie, on retrouve les témoignages de plusieurs médias, sur l'affaire Lakome et sur la controverse autour de la diffusion des vidéos terroristes :
 

L'avis des médias sur la diffusion des vidéos terroristes et l'affaire Lakome

L'avis des médias sur la diffusion des vidéos terroristes et l'affaire Lakome


Interrogé le 26 février dernier à l'occasion d'une conférence sur "Le journalisme et la démocratie à l'ère du numérique" à la Sorbonne, Edwy Plenel, directeur du site d'information Mediapart nous confiait son avis sur la diffusion de vidéos réalisées par des groupes terroristes. 
 


Le journaliste de RFI, Olivier Da Lage, répond à la question : « Faut-il diffuser les vidéos de groupes terroristes ? ». Si oui, pourquoi et comment faire ?

Les faux disciples de l'islam
L'analyse des vidéos

L'analyse des vidéos

S’il est rare aujourd’hui de trouver une personne n’ayant pas vu de vidéos d’Al-Qaïda, c’est que cette organisation terroriste a fait preuve d’une parfaite maîtrise de la communication pour atteindre le plus grand nombre. Empreintes d’une forte symbolique musulmane, ces vidéos sont pourtant des leurres parfaits pour les personnes qui ignorent les principes de l'islam. Leur force de ralliement est considérable.

Abdelasiem El Difraoui est un spécialiste de la propagande audiovisuelle d’Al-Qaïda. Cet universitaire germano-égyptien, historien d’Al-Qaïda et parfait connaisseur de l’islam, a passé des heures et des heures à visionner les vidéos de propagande jihadiste. Selon lui, leur démonstration dans l’état et sans commentaires est non seulement inutile, mais aussi dangereuse. « Il faut analyser ces vidéos, les décortiquer morceau par morceau pour invalider la propagande d’Al-Qaïda et comprendre comment ils essayent de kidnapper l’islam », affirme-t-il.

Car « kidnapper l’islam » est précisément ce qu’est en train de faire Al-Qaïda, en usant de symboles évocateurs pour tout musulman. L’étendard noir, par exemple, était l’étendard du Prophète Mohamed sur le champ de bataille lors de la confrontation avec les Quraych. Il était aussi porté par Mohamed à son retour victorieux de la Mecque. En plus, dans l’imaginaire musulman c’est aussi le symbole de la révolte religieuse et du « combat juste ». Il est annonciateur de la fin des temps, de l’Apocalypse, le signe du combat final entre les croyants et les « forces du mal ». Les jihadistes détournent donc ce symbole religieux afin d’appuyer leur message propagandiste.

Autre point marquant dans les vidéos d’Al-Qaïda – les tenues vestimentaires dont se parait Oussama ben Laden et dont se pare Ayman Al-Zawahiri lors de leurs allocutions télévisées :



La justification d’attentats est elle aussi intéressante. Al-Qaïda, se revendiquant d’être des adeptes d’une interprétation rigoureuse du Coran, explique que si les attentats ne sont pas présents dans le Coran, c’est parce qu’à l’époque la technologie nécessaire (notamment des explosifs) n’existait pas. Autre point épineux : le Coran ne fait pas la distinction entre militaires et civils, mais entre combattants et non combattants (avec une interdiction de tuer les non combattants). Al-Qaïda considère que dans les pays occidentaux où règne la démocratie, les habitants sont aussi des combattants car ils ont eux-mêmes élu leurs dirigeants « assassins ».

Un autre paradoxe concerne l’usage d’images et le culte des saints. Alors que la lecture stricte de l’islam (dont se réclament les jihadistes) interdit la représentation de créations divines, notamment des personnes, Al-Qaïda n’hésite pas à filmer ses propres membres. Il en va de même pour le culte des saints, que le salafisme (où les jihadistes ont leurs racines) interdit. En dépit de cette interdiction, à travers leurs vidéos ils ont bâti de véritables sanctuaires visuels à la mémoire des « martyrs ».

Avec ces exemples, il est facile de s’apercevoir à quel point Al-Qaïda détourne les enseignements du Coran et sème la confusion entre le véritable islam et son détournement au profit de la cause terroriste. Des personnes qui auraient cru ce qui se raconte dans ces vidéos sont malheureusement susceptibles d’adhérer à la cause jihadiste et de provoquer la mort d’autres personnes en commettant des attentats et des massacres. Tout en admettant le caractère violent et mensonger de ces vidéos, Abdelasiem El Difraouï prône une approche scientifique : ces vidéos nous fournissent des informations sur la stratégie de ces groupuscules, sur leur cohérence interne et leurs cibles potentielles. Mais aussi une approche didactique :

Les symboles de l'islam détournés par Al-Qaïda

Puisque la diffusion de ces vidéos ne s’accompagne que très rarement de commentaires explicatifs, ne faudrait-il pas interdire entièrement leur circulation ? À cette question Abdelasiem El Difraoui, résigné, ne fait que soupirer : « Comme c’est sur Internet, on ne parviendra jamais à empêcher totalement leur diffusion ».

Mais outre le danger que pose la diffusion de ces vidéos, les informations qu’on peut apprendre en les regardant peuvent être d’une valeur inestimable. Au Royaume-Uni, Elliott Higgins, comptable de formation, décrypte des vidéos de la guerre en Syrie. Il fournit des informations à la presse et aux décideurs occidentaux simplement en regardant ces vidéos et en effectuant des recherches sur Internet – le tout sans jamais s’être rendu en Syrie. C’est grâce à lui que le monde a appris début 2013 que la Croatie livrait des armes au régime syrien, que le Hezbollah combattait aux côtés des rebelles et que l’Iran et la Russie continuaient à fournir des armes à Bachar el-Assad.

INFOGRAPHIE DES SYMBOLES DE L’ISLAM DÉTOURNÉS PAR AL-QAÏDA

Les symboles de l'Islam détournés par Al-Qaïda

Les symboles de l'Islam détournés par Al-Qaïda

Les nouvelles armes d'Al-Qaïda et AQMI

« Le jihad médiatique est aussi important que le jihad militaire », affirmait Ayman al-Zawahiri, l’actuel chef d’Al-Qaïda. Cet intérêt de l’organisation terroriste pour les nouveaux moyens de communication n’est pas nouveau : la stratégie médiatique fait partie intégrante du projet d’expansion d’Al-Qaïda.

Propagande et recrutement

Depuis les prémices, Al-Qaïda s’est adapté à toutes les évolutions technologiques. « Le conflit irakien est l’élément déclencheur du cyberjihadisme » selon Marc Trévidic, juge au pôle antiterroriste au Tribunal de Grande Instance de Paris qui s’est exprimé sur le sujet en mai 2012 sur le site OWNI.
Avec Internet, le réseau islamiste intensifie son pouvoir de propagande. La stratégie médiatique, appliquée à cet outil, permet de diffuser de façon plus efficace les idées et par conséquent de toucher un public plus large.
Pour Al-Qaïda, le web inclut une nouvelle façon de communiquer avec ses partisans. C’est « un centre de rassemblement virtuel » où la propagande véhiculée  façonne et alimente les points de vue des participants des sites web et des forums de discussions islamistes.
À la différence des vidéos diffusées sur une chaîne télévisée, les nouvelles technologies répondent à deux finalités précises : sensibiliser une population déja radicalisée, et recruter des nouvelles recrues pour le jihad.
Avec la montée de ce cyberjihadisme, le SITE, le centre américain de surveillance des sites islamistes se spécialise dans la recherche et l'analyse des réseaux terroristes et dans la surveillance de la propagande jihadiste. L'équipe dirigée par Rita Katz étudie les tendances de la communauté djihadiste sur Internet et tente de comprendre comment des groupes jihadistes utilisent le web.

Les réseaux sociaux, outils de propagande privilégiés

De plus, les groupes affiliés à Al-Qaïda ont également développé leurs propres sites web et leurs propres centres de productions vidéos. C’est le cas d’AQMI qui a lancé en mai dernier, son blog « Africa Muslima » via Al-Andalus Media, la chaîne d'information d'AQMI. Le mois précédent, le groupe islamiste a présenté son compte Twitter. D’après la journaliste Fadia Sendesni, « AQMI accorde une plus grande attention à la propagande dans les médias pour sortir de son isolement ». Bassel Torjemen, professeur à l’Institut tunisien de la Presse et des Sciences de l’Information ajoute même que « pour attirer des recrues, AQMI souhaite montrer qu’elle est sortie de l’ombre et qu’elle est aujourd’hui une organisation moderne ».

« Grâce à leur simplicité et aux options « partager, aimer, retweetter », ces réseaux permettent de démultiplier à l'infini les messages à l'intention des militants et des sympathisants », explique Jean-Claude Brisard, spécialiste du terrorisme.

Les jihadistes ont compris l’importance de tels outils de communication. Selon un rapport intitulé « Tweeter pour le califat » publié par le Centre de lutte contre le terrorisme, Twitter est devenu le nouveau forum de propagande jihadiste et, plus important encore, « un espace de liberté pour les internautes extrémistes ».

Dans ce contexte, Facebook n’est pas en reste. Selon le Département de la Sécurité Intérieure des Etas-Unis dans un rapport publié en 2010, le réseau social est utilisé comme passerelle pour les terroristes. Les islamistes voient le réseau social comme un relais vers les groupes de discussions de forums radicaux, des sites de médias des groupes extrémistes et des pages de recrutement.

Les réseaux sociaux sont un nouvel atout pour Al-Qaïda et ses différentes branches, car ils permettent à l’organisation d’exister et de conserver son influence sur ses adeptes, malgré les restrictions et la censure. Ces moyens de communication ont dû jouer un rôle déterminant dans l’initiation à l’intégrisme islamiste. Ils permettent de créer des réseaux entre les jeunes partisans d'Al-Qaïda. Les conséquences sont dangereuses. Elles entraînent le départ de plusieurs Européens en Syrie pour combattre pour le jihad, dont 285 ressortissants français selon le ministère de l'Intérieur, ou l’émergence de personnalités comme Mohammed Merah.

Mais cette observation n’est pas suffisante pour certains. Contacté, Abou Djaffar, un ancien du contre-terrorisme spécialisé dans la lutte contre Al-Qaïda s'interroge et  « ne voit pas d'impact direct entre la présence sur Internet de vidéos et les départs pour la Syrie ». Selon lui, « c'est un processus beaucoup plus long et complexe qui pousse les jeunes à partir » . En revanche précise t-il, « ces vidéos sont utiles pour une propagande plus large qui montre la guerre ». Selon Abou Djaffar, « le cyberjihadisme est inclus dans un tout qui est beaucoup plus vaste qui s’appelle le jihad global. Le cyberjihadisme est un soutien et un accompagnement au jihad, c'est-à-dire que c’est de la propagande, du financement, du recrutement, de la communication sur Internet et sur des forums ».

La solution à ce danger se trouve alors vers les législations. Quand Le Parisien du 3 avril 2014 raconte l'histoire d'un jeune Français de 24 ans converti, combattant jihadiste et parti en Syrie, le journal interroge un magistrat spécialisé qui propose une directive radicale : « On doit aller plus loin que la loi relative à la luttte contre le terrorisme promulguée en 2012, sans doute en poursuivant le prosélytisme sur le net, et en faisant fermer les pages web qui sont à l'origine de ces départs massifs ». Si YouTube, Dailymotion et les réseaux sociaux bloquaient les contenus postés par les terroristes, le risque serait stoppé à la source.

Lire l'article de Maxime François, Le web au secours du jihad, en complément de ce webdocumentaire.

Conclusion de l'enquête

Faut-il ou ne faut-il pas diffuser les vidéos d’Al-Qaïda et d’AQMI ? Cette question de controverse a été le cœur de notre enquête et plusieurs points de vue ont été étudiés :

D'abord celui des journalistes, dont la valeur principale défendue est la liberté d’informer. La majeure partie des médias considère qu’il est important de diffuser les vidéos d'Al-Qaïda et d’AQMI, mais dans l'unique but de les analyser, de les décortiquer pour mieux discréditer ces groupes terroristes. Edwy Plenel, directeur de la rédaction du journal en ligne Mediapart l'affirmait: « Il y a des terroristes, mais j'ai besoin de comprendre le terrorisme, et comprendre ne veut pas dire excuser. J'ai besoin de savoir ce qu'il se passe et je considère que mes lecteurs ne sont pas plus bêtes que moi. La liberté d'information fait partie de cela ». Le journaliste a ce droit mais aussi le devoir de ne pas diffuser les vidéos en tant que telles. Simplement indiquer qu’une nouvelle vidéo d’AQMI a été mise en ligne et décrire son contenu fait du journaliste un communicant. En revanche, expliquer la méthode de manipulation des terroristes et démontrer l’inexactitude de leurs propos avec des sources tangibles est un moyen pour compromettre ces groupuscules.

 Les gouvernements défendent une autre valeur que nous ne pouvons pas écarter: la sécurité nationale. Car si les journalistes ne sont pas dupes des discours d’Al-Qaïda, la naïveté et l’ignorance de certains spectateurs peuvent entraîner et faciliter l'endoctrinement. Les vidéos ont un pouvoir puissant et c’est une chose que les médias doivent prendre en compte. L’actualité nous le prouve de plus en plus avec les départs de Français en Syrie pour le jihad. Les vidéos et les réseaux sociaux ont été des facteurs influents dans la mobilisation de ces nouveaux jihadistes. Pourtant, dans certaines situations,  journalistes et les politiques s’entendent sur le fait qu’il faut lutter contre le terrorisme mais ils opposent des méthodes différentes : l’analyse contre la censure.

Dans ce débat, les autres acteurs-diffuseurs réellement dangereux sont les groupes terroristes. Leur intérêt est l’endoctrinement et ils optent pour une diffusion massive et démagogique des vidéos.

Le travail de Lakome et d’Ignacio Cembrero a montré qu’AQMI adoptait une nouvelle stratégie de communication, celle de recruter de nouveaux disciples en mettant en perspective les échecs politiques de leur pays. Après avoir pris le Maroc comme exemple, AQMI a récemment fait de l’Algérie leur nouvelle cible. Le 29 mars dernier, LeMonde.fr publiait un article sur une nouvelle vidéo d'AQMI attaquant le président algérien Abdelaziz Bouteflika, en campagne pour un quatrième mandat. Le Monde a pris la décision de ne pas diffuser la vidéo mais la journaliste a décrit et analysé son contenu. Elle expliquait : « La vidéo de propagande enchaîne des images de pauvreté, de mal-logement et de chômage pour mieux dénoncer les « promesses jamais tenues » du président-candidat ». Comme pour le Maroc, AQMI utilise la critique politique pour s'attaquer à un pays. Le groupe essaye de détacher leurs « proies » de leur patrie en utilisant une fausse interprétation de la religion.

Les vidéos sont donc pour Al-Qaïda et AQMI un moyen de communication puissant. Elles sont aussi pour les médias un moyen efficace pour comprendre leurs stratégies et pour mieux évaluer leur pouvoir de nuisance. Car l'analyse d'informations est l'essence même du travail journalistique et sur des sujets sensibles comme le terrorisme, le décryptage revêt un caractère indispensable.

Le 20 mai 2014(*) aura lieu le procès d'Ali Anouzla, une date importante pour le journalisme, car si condamnation il y a, elle incriminerait aussi toute une profession. Tous les points de vues ont été exposés, c’est à présent à la justice de trancher.
 

(*) Selon le site d'informations marocain H24info, le procès d'Ali Anouzla serait à nouveau reporté. Le cabinet du juge Hassan Chentouf, responsable du dossier, aurait informé l'avocat d'Ali Anouzla le lundi 19 mai 2014, sans donner d'explication. Si l'information est avérée, il s'agirait du troisième report de procès dans cette affaire. Le cabinet du juge Chentouf aurait indiqué à l'avocat d'Ali Anouzla, Hassan Semlali, qu'une nouvelle date serait bientôt communiquée.

Cette enquête a été réalisée par Assia Labbas (@assialabb), Eline Ulysse (@ElineUlysse), Anton Kunin (@AntonKunin) et Maxime François (@MaximeFranc) dans le cadre du cours « Médias et controverses » du Master de journalisme Web de l'université de Cergy-Pontoise, animé par Romain Badouard. Pour toute information concernant le cours, ou toute réclamation concernant les propos tenus dans les enquêtes,  vous pouvez contacter Romain Badouard à cette adresse : romain.badouard@u-cergy.fr

Pour toute information concernant l'enquête elle-même, vous pouvez nous contacter à cette adresse : controversegen@gmail.com